Savez-vous ce qu’est un hapax? C’est un mot extrêmement utile pour briller dans les dîners. Il désigne à l’origine un mot qui a une occurrence unique dans un contexte précis. Parmi les exemples les plus connus, on peut citer la Bible, qui dans sa version originale, possède un certain nombre de mots qui n’existent pas dans un autre contexte. On peut également citer le fameux mot « ptyx » dans un vers de Mallarmé « nul ptyx aboli bibelot d’inanité sonore ». Au delà de la littérature, on peut employer le terme d’hapax dans plusieurs autres contextes. L’architecture offre un exemple d’hapax avec le Panthéon de Rome qui, avec son pronaos barlong et sa rotonde, n’a pas d’équivalent. En philosophie, un hapax existentiel est une expérience radicale, unique et fondatrice au cours de laquelle surgissent des illuminations, des extases, des visions qui génèrent une révélation. Nietzche a vécu un célèbre hapax au pied d’un rocher à Silvaplana, le philosophe a l’intuition foudroyante de l’Éternel Retour. C’est de ce concept à la fois nébuleux et précis qu’est née l’exposition Hapax Legomena, présentée jusqu’au 20 octobre à la galerie Mercer Union, située sur Bloor Ouest, juste à côté de la station de métro Lansdowne. Le principe de l’exposition est intéressant. Réunir 10 jeunes artistes français pour une exposition unique, qui peut-être vue comme une continuation de la série de films du cinéaste Hollis Frampton : Hapax Legomena. Le centre d’art Mercer Union sent le vécu. Il a eu en effet plusieurs vies. Cinéma de quartier à l’origine, il a été utilisé comme restaurant, avant de redevenir un cinéma, puis un centre d’art de nouveau. C’est s’appuyant sur ce lieu que les artistes ont décidé de travailler la notion d’hapax. « Il y a quelque chose de l’ordre du paradoxe, pour ces artistes. La plupart travaillent à partir de matériaux existants », explique Yoann Gourmel, commissaire de l’exposition, avec Elodie Royer. L’exposition comprend donc une dizaine d’installations, dont le rapport entre elles n’est pas évident au premier abord. On peut noter en particulier le film de Julien Crépieux. Sur l’écran, une télévision qui passe un film des années 1950. La caméra reproduit les plans et les mouvements de caméras du film. Concrètement, lorsque le réalisateur montre le visage de l’actrice, la télévision est également en très gros plan. Ce processus, issu d’un travail minutieux d’analyse, que l’artiste apparente à une réécriture de partition, permet de réaliser le travail technique original du réalisateur. Un travail que l’on a tendance à oublier lorsque l’on regarde un film. Dans un autre genre, Mark Greffiaud rend hommage au passé du lieu, en proposant un travail sur les lumières. Un interrupteur accessible à tous permet de changer la lumière, de la tamiser ou de l’éclaircir. L’ambiance change, des détails sont mis en relief, le plafond, par exemple, dont le moulage original apparaît avec plus de présence. On notera encore le travail fascinant de Bruno Persat, qui montre qu’avec un simple fil de laine Mérinos (acheté au marché St-Pierre, à Paris), on peut créer un volume et structurer l’espace. En bref, Hapax Legomena est une exposition qui n’est pas forcément très accessible, mais en fin de compte assez ludique et amusante. Quant au centre Mercer Union, il montre une nouvelle fois un engouement intéressant pour la culture contemporaine française. Raphaël Lopoukhine