Philippe Thivierge La plupart des Franco-Ontariens savent que leur drapeau est de facture récente. Il fut, on l’a dit maintes fois, conçu par Gaétan Gervais, professeur d’histoire à l’Université Laurentienne, et par Michel Dupuis, alors étudiant en sciences politiques. Il a été hissé pour la première fois le 25 septembre 1975 à Sudbury. Est-il cependant possible, lorsque l’on retrace l’histoire de ce symbole, d’aller au-delà de cet épisode, certes fondamental, mais peut-être pas aux origines de tout ce que le drapeau représente? D’abord, la fleur de lys. Présente sur plusieurs drapeaux représentant les communautés francophones du Canada, elle est intimement associée à la France d’Ancien Régime. En Amérique du Nord, la grande majorité des locuteurs de la langue française descendent de colons français établis de ce côté de l’Atlantique aux XVIIe et XVIIIe siècles. Il est donc normal que, puisant dans leur histoire, les Canadiens français se soient entichés de la fleur de lys pour en faire leur symbole. N’ayant jamais connu la Révolution française, le lys s’inscrivait pour eux dans la continuité. Le drapeau tricolore connu néanmoins une certaine popularité au XIXe siècle; mais chargé d’une connotation sulfureuse aux yeux des pieux et traditionnels Canadiens français de l’époque, il n’a jamais réussi à faire l’unanimité. Seul les Acadiens, depuis 1884, l’ont conservé comme emblème et on le retrouve également sur le drapeau des Franco-Terreneuviens. Soulignons que d’autres symboles typiquement canadien-français, tel la feuille d’érable, auraient pu s’imposer : mais ils furent absorbés dans les emblèmes de l’État canadien de sorte qu’il est difficile, pour nombre de francophones, d’y voir aujourd’hui des représentations qui leur seraient propres. Qu’en est-il du trille blanc, sur lequel le regard des Ontariens se pose immanquablement dès qu’ils ont affaire au gouvernement provincial? C’est en 1937 que cette fleur a été hissée au rang d’emblème floral officiel sur recommandation d’un comité spécial de l’Association horticole de l’Ontario. Elle avait auparavant bénéficié d’une campagne en sa faveur, lors de la Première Guerre mondiale, pour la consacrer aux monuments funéraires des soldats tombés au combat. Le symbole des Français d’Amérique, jumelé à un emblème de l’Ontario, floral lui-aussi, ont donc été naturellement choisis pour figurer au drapeau des Franco-Ontariens. Les couleurs, elles, s’expliquent très simplement : le vert représente l’été et le blanc, l’hiver. On sait combien les saisons ont occupé une grande place dans le quotidien des Canadiens français, à l’origine un peuple de défricheurs, de laboureurs et d’explorateurs. Il est à noter qu’en Amérique du Nord, de tous les francophones hors Québec, la communauté franco-ontarienne a été la troisième à se doter d’un drapeau après les Acadiens et les Cajuns de la Louisiane. La création de ce drapeau s’inscrivait dans la recomposition de l’identité canadienne-française après que la société québécoise eut pris un chemin à part au cours des années 1960. En 1977, il est adopté par l’Association canadienne-française de l’Ontario. Il fait ensuite son chemin, lentement mais sûrement, dans le cœur et l’imagerie populaire des Franco-Ontariens, notamment par l’entremise du système scolaire. En 2001, le gouvernement de l’Ontario l’élève au rang de symbole officiel de la pro- vince.