Philippe Thivierge Le milieu du cinéma, au Québec, s’est depuis plusieurs années extirpé du créneau des comédies grossières qui lui avaient fait acquérir une réputation peu reluisante dans les années 1970 et 1980. Des films plus expérimentaux, plus créatifs, voire uniques en leur genre, ont désormais fait des réalisateurs et acteurs québécois des habitués des grands festivals cinématographiques de la planète. C’est ainsi que Liverpool, scénarisé et réalisé par Manon Briand, s’est retrouvé sur les écrans du prestigieux Festival international du film de Toronto (TIFF). D’autres films de la Belle Province ont été présentés, mais cette production se distingue par le mélange des genres assez particulier que lui a conféré Mme Briand et par l’actualité d’un de ses thèmes principaux. La trame du film s’appuie sur deux personnages, Émilie et Thomas. La première travaille comme préposée au vestiaire dans un bar très sélect, Le Liverpool, alors que le second est un publicitaire, client régulier de cet établissement. Tous deux sont jeunes, attirés l’un par l’autre, et cette gentille relation naissante pleine de non-dits aurait pu faire du film une romance sans surprise. Cependant, lorsqu’une des clientes du bar se fait transporter d’urgence à l’hôpital et qu’Émilie tente de lui remettre son manteau, elle se fait entraîner avec Thomas dans une intrigue criminelle qui mettra leur vie en danger. Le film précédent de Manon Briand, d’ailleurs acclamé par la critique, était sorti en salle en 2002. Le long interlude qui a suivi a été bien involontaire. « J’ai travaillé sur différents projets et, pour toutes sortes de raisons, mes films n’ont pas abouti », résume Mme Briand qui, entraînée d’une activité à l’autre, voyait parfois ses plans bousculés par le départ de certains associés. Il y a quelques années cependant, les choses ont commencé à bouger pour le mieux et Liverpool a pris forme. « C’est un film que j’ai écrit assez rapidement. C’est une série d’idées que j’avais accumulées au fil des ans », raconte Manon Briand. Quelques inspirations maîtresses ont guidé la réalisatrice dans la création de son film. Un succès des années 1960 de Renée Martel, intitulé « Liverpool », l’idée de donner ce nom à un bar et surtout, la « fille du vestiaire » comme concept pour un personnage. La préposée au vestiaire, pour Mme Briand, c’est l’observatrice solitaire, seule personne sobre et se tenant à l’arrière-plan dans ce monde festif et narcissique que sont les bars branchés. C’est aussi et surtout le phénomène des médias sociaux qui a inspiré Manon Briand. Ceux-ci sont au cœur de l’intrigue. Or, c’est avant les grands mouvements de contestation, du « Printemps arabe » à « Occupy », que Mme Briand a écrit le scénario : « Pour moi, c’était comme un rêve d’utiliser les médias sociaux pour une cause. » L’actualité n’allait pas tarder à concrétiser ce que Manon Briand avait entrevu pour son long métrage, idée qui se basait pourtant sur une analyse critique des médias sociaux, véhicule de tous les exhibitionnismes et mercantilismes. En montrant les deux côtés de la médaille dans une mise en contexte très contemporaine, Manon Briand a voulu briser le cynisme auquel nous confine parfois les affres de la société moderne : « Ce que je voulais, c’est donner de l’espoir sur notre empathie envers les autres, sur notre humanité. »