Alexia Grousson
Figure longtemps reléguée aux marges du récit national américain, Claudette Colvin s’est éteinte le 13 janvier dernier au Texas, à l’âge de 86 ans. Son nom demeure pourtant indissociable d’un tournant majeur de l’histoire des droits civiques aux États-Unis. Bien avant que Rosa Parks ne devienne l’icône universellement reconnue de la lutte contre la ségrégation, c’est le refus déterminé d’une adolescente de 15 ans qui a contribué à faire vaciller l’ordre ségrégationniste et à ouvrir la voie à l’abolition de la discrimination raciale dans les transports publics du sud du pays.
Le 2 mars 1955, à Montgomery, en Alabama, Claudette Colvin refuse de céder son siège à un passager blanc dans un bus soumis aux lois de la ségrégation. Si d’autres Afro-Américains avaient déjà posé des gestes similaires, elle est la première à plaider non coupable devant la justice, assumant pleinement les conséquences de son acte. Son arrestation intervient dans un climat de colère et d’exaspération croissantes face aux humiliations quotidiennes infligées à la communauté noire. Incarcérée, elle est rapidement libérée grâce au paiement solidaire de sa caution.
La justice, toutefois, se montre implacable. Malgré sa réponse à l’accusation, Claudette Colvin est condamnée pour trouble à l’ordre public, violation des lois ségrégationnistes et agression sur un agent de police. Son appel est rejeté et la condamnation confirmée. Son action précède de plusieurs mois le célèbre boycottage des bus de Montgomery, déclenché après l’arrestation de Rosa Parks, le 1ᵉʳ décembre 1955. Ce boycottage d’un an propulsera le révérend Martin Luther King Jr. sur la scène nationale et est souvent présenté comme le point de départ du mouvement moderne pour l’égalité raciale.
Loin de se limiter à un geste isolé, son engagement s’inscrit dans une lutte plus large. Elle devient l’une des quatre plaignantes du procès historique Browder contre Gayle, marquant une étape décisive du mouvement des droits civiques. Lorsque l’affaire Rosa Parks se retrouve bloquée dans les tribunaux locaux, la National Association for the Advancement of Colored People choisit de porter devant la justice fédérale le dossier de Claudette Colvin et de trois autres passagères. Le 5 juin 1956, deux juges fédéraux déclarent la ségrégation dans les bus inconstitutionnelle. L’Alabama et la ville de Montgomery font appel, mais la Cour suprême confirme la décision le 13 novembre 1956, scellant la fin officielle de la ségrégation dans les transports publics du Sud.
Sur le plan personnel, la victoire judiciaire n’apporte pourtant ni reconnaissance immédiate ni stabilité à Claudette Colvin. Victime de stigmatisation en raison d’une grossesse hors mariage, elle est renvoyée de son collège et se heurte à l’impossibilité de trouver un emploi à Montgomery. En 1958, elle quitte l’Alabama pour New York, où elle devient aide-soignante dans une maison de retraite à Manhattan. Elle y travaillera pendant 35 ans, jusqu’à sa retraite. Mère de deux fils et grand-mère de cinq petits-enfants, elle mènera une vie discrète, loin des projecteurs.
La reconnaissance viendra tardivement. En 2019, à Montgomery, une statue de Rosa Parks est inaugurée, accompagnée de quatre plaques en granit honorant les plaignants de l’affaire Browder contre Gayle, dont Claudette Colvin. Le maire de la ville, Todd Strange, annonce également que le 2 mars sera désormais célébré localement comme le « Claudette Colvin Day », et la rue où elle vécut après sa libération est rebaptisée en son honneur.
Le parcours de Claudette Colvin rappelle avec force que l’histoire ne se construit pas uniquement autour des figures les plus célèbres, mais aussi grâce à celles et ceux dont le courage, souvent discret, a fait pencher la balance du côté de la justice. Son refus d’obéir à une loi injuste, posé à un âge où l’on attend ni héroïsme ni défi, demeure une source d’inspiration durable. Au-delà des frontières américaines, son histoire résonne comme un rappel universel de la valeur de la dignité humaine et de la nécessité de résister à l’injustice, quelle qu’en soit la forme.
Photo : Claudette Colvin (Crédit : The Visibility Project, Claudette Colvin, Public domain, via Wikimedia Commons)







